
Est-ce incompatible d’être homosexuelle et candidate aux municipales dans une ville de Seine-Saint-Denis ? La question se pose après le retrait de Sabrina Decanton de la course à la mairie de Saint-Ouen. Dans un communiqué dévoilé ce mardi 25 novembre, la militante annonce sa mise en retrait, évoquant des « comportements et propos inacceptables au sein du groupe local écologiste ».
Sabrina Decanton dit avoir subi des « pressions pour signer un document illégal et contraire à l’éthique, destiné à confier des décisions municipales à un groupe restreint et secret ». Elle affirme surtout avoir été victime d’homophobie : « Mon orientation sexuelle est évoquée comme un obstacle à ma candidature et à une éventuelle victoire, certains estimant qu’elle serait incompatible avec le soutien des quartiers populaires. »
Une « concurrence victimaire »
Pour Sylvie Perez, auteur de l’ouvrage En finir avec le wokisme – Chronique de la contre-offensive anlo-saxonne (Éditions du Cerf, 2023), cette affaire a tout l’air « d’un épisode de concurrence victimaire ». L’auteure compare cette histoire à un « scandale qui avait secoué un quartier de la ville de Birmingham » (Royaume-Uni) en 2019 : « Des parents d’élèves musulmans s’étaient vigoureusement opposés à l’éducation LGBT dans l’école de leurs enfants. On voyait ainsi deux minorités protégées par le wokisme s’affronter – le groupe LGBT et la minorité musulmane – car leurs revendications s’avéraient incompatibles. »
« Selon son inventrice, les femmes noires, “à l’intersection” du sexisme et du racisme, sont triplement opprimées »
Le « victimisme » peut ainsi « réveiller des instincts revendicateurs et des jalousies » et ces « accidents de parcours subis par certains représentants des minorités sexuelles démontrent l’impasse où mène le militantisme identitaire », poursuit la spécialiste.
Le retrait de la candidature de Sabrina Decanton illustre ainsi les limites de l’intersectionnalité. Conçue en 1989 par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw, cette notion sociologique désigne le principe de l’addition des discriminations. « Cela consiste à cumuler les cartes minoritaires et victimaires. Par exemple, selon son inventrice, les femmes noires, “à l’intersection” du sexisme et du racisme, sont triplement opprimées : en tant que femmes, en tant que noires, mais aussi en tant que femmes noires. Elles sont victimes de cette troisième forme de discrimination liée au fait que les féministes négligent la condition spécifique des victimes noires parmi les femmes. Et de la même façon, les antiracistes négligent la condition spécifique des victimes femmes parmi les noirs », explique Sylvie Perez.
L’intersectionnalité découle du wokisme. « Cette idée a été usée au point de perdre son sens. Les politiques identitaires, entraînées dans une spirale jusqu’au-boutiste, désespèrent jusqu’à leurs promoteurs », constate Sylvie Perez. Kimberlé Crenshaw elle-même s’est « désolidarisée de l’utilisation extensive de ce concept », ajoute-t-elle, rappelant que « la lutte obsessionnelle contre les discriminations conduit à diviser la population par groupes ».
LGBT, féministes, transgenres…
Des États-Unis à la France, ce principe, qui s’est étendu à d’autres discriminations, est régulièrement pointé du doigt pour ses dérives : réunions en non-mixité, écriture inclusive, idéologie woke dans les universités, cancel culture…
Le conflit israélo-palestinien s’est invité dans les luttes intersectionnelles, y compris chez des militants LGBTQ+. En juin dernier, l’affiche promotionnelle de la Marche des Fiertés avait par exemple suscité un tollé en représentant plusieurs personnages, dont une femme voilée et un autre portant un tote-bag aux couleurs de la Palestine. L’un des protagonistes était illustré en train de tenir par la cravate un autre personnage représentant un homme blanc arborant un tatouage de croix celtique dans le cou.
« Ce qui compte c’est de militer, de s’associer au “camp du bien” »
Même constat au sein des rangs féministes. Le 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, des drapeaux aux couleurs noire, blanche, verte et rouge étaient visibles parmi les participants.
La Palestine n’est pourtant pas connue pour être le paradis des femmes et des homosexuels. Selon Sylvie Perez, les « wokes » se laissent « instrumentaliser par la propagande palestinienne » en se lançant « dans un activisme mécanique en soutien au Hamas ». Ils oublient ainsi « les cruelles persécutions infligées par le Hamas aux représentants des minorités sexuelles » auxquelles eux-mêmes appartiennent. « Mais peu importe : ce qui compte c’est de militer, de s’associer au “camp du bien”, de soigner son image, dans une démarche narcissique », poursuit Sylvie Perez, citant l’exemple de l’activiste suédoise Greta Thunberg qui, « sentant que la grande cause écologiste paie moins », s’est affublée d’un keffieh.
L’intersectionnalité semble avoir aussi atteint ses limites dans l’activisme transgenre. « Le wokisme, comme tout égalitarisme, met en place de nouvelles hiérarchies. Et les impose avec brutalité », précise Sylvie Perez Avant d’évoquer des cas concrets de pressions : « Voyez comme, sous prétexte de défendre la minorité transgenre, les activistes antifas ont terrorisé Dora Moutot et Marguerite Stern », auteures de Transmania (Magnus).
L’auteure se veut cependant rassurante : puisque le wokisme « montre des signes d’essoufflement » à l’international (démission de la présidente l’université de Harvard sur fond d’accusations d’antisémitisme, rétropédalage de Disney sur la politisation de ses programmes…), les thèses intersectionnelles, elles aussi, en prennent un coup.
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