
« C’est une violence supplémentaire qu’on inflige à des familles qui sont parfois déjà dans des situations compliquées. » Quand Malika*, enseignante domiciliée à Aubervilliers, résume la situation, elle ne passe pas par quatre chemins. « J’ai le sentiment qu’on perd un acquis social », souffle-t-elle, dépitée. Depuis la rentrée scolaire de septembre, un sentiment de ras-le-bol flotte au moment de la sortie des écoles.
L’obligation de réservation des repas de cantine et des activités périscolaires sur la plateforme en ligne « Agora+ » ne passe décidément pas auprès des parents albertivillariens.
À partir du 4 novembre, il leur faudra pourtant, malgré leur mobilisation, sélectionner les créneaux convoités au minimum une semaine à l’avance, trois pour les petites vacances scolaires. Sous peine de pénalités (ou « surcoût compensatoire ») de 1 euro par activité, soit jusqu’à 3 euros par jour et par enfant en cas d’absence injustifiée ou de réservation tardive.
« Avant, cela se faisait sur papier, qu’on remettait au centre de loisirs, ou même à l’oral directement le matin en les déposant. Ça assurait une flexibilité salutaire pour des dizaines de familles en situation de précarité », regrette cette mère de famille, originaire de la ville.
« L’avant » qu’elle prend pour exemple fait référence à la période durant laquelle l’association Aubervacances Loisirs, pilier local depuis 1987, assurait la gestion des services en question. « Ils proposaient des activités et des vacances très appréciées, les plus grands du quartier s’occupaient des plus petits. C’était vraiment un travail de qualité », se souvient Malika.
En 2021 déjà, quand la maire Karine Franclet (UDI) annonce la municipalisation de l’institution, Malika était sceptique. « On avait exprimé nos préoccupations concernant un éventuel changement du mode de réservation », souligne-t-elle.
Les animateurs de l’association s’étaient à l’époque rassemblés devant la mairie, inquiets pour le futur de leurs missions. Guillaume Godin, adjoint chargé des secteurs enfance, périscolaire et restauration scolaire, se voulait alors rassurant dans un article du Parisien. « On souhaite garder la même équipe qui est appréciée, on veut garder leurs pratiques. Les enfants sont épanouis, les parents contents. »
Trois ans plus tard, le personnel a été réduit au strict minimum et les usages remaniés de manière drastique. L’humeur des parents, elle, a viré à l’orage.
Intransigeance du système
Réunis en comité informel, ils pointent du doigt des conséquences mal anticipées par la ville lors de la municipalisation. Outre les pénalités jugées « stigmatisantes » et « injustes », ce sont toutes les ramifications du système qu’ils dénoncent.
Attablée dans une brasserie de la ville, Anouk, guide-conférencière, militante syndicale et mère de famille de la ville, dresse la longue liste des profils concernés. Mères célibataires, parents divorcés, employés à horaires variables, familles en difficulté avec la langue écrite ou l’outil numérique, contextes de précarité extrême… Un public potentiellement ou déjà affecté par le remaniement du service.
Contactée par le Bondy blog, la mairie répond que « ce système n’a pas été conçu pour nuire, mais pour améliorer l’organisation des services périscolaires et garantir l’égalité d’accès pour tous ». Pour la mairie, si l’ancien système permettait « une flexibilité importante », « il se faisait au détriment de l’efficacité et de la gestion des ressources ». La municipalité avance aussi la nécessité de « renforcer la sécurité des enfants en ajustant l’encadrement aux besoins réels et lutter contre le gaspillage alimentaire (…) qui représentait une perte de 2M€ en 2020 ».
« Le système de majoration n’a jamais eu pour but de “faire des économies sur le dos des familles”, mais de mieux organiser les services et de lutter contre des dysfonctionnements », se défend encore la mairie.
Plusieurs parents nous ont même dit qu’ils pensaient à changer de travail pour s’adapter
Mais pour les parents les problématiques posées par ce nouveau système sont multiples. « Plusieurs parents nous ont même dit qu’ils pensaient à changer de travail pour s’adapter », ajoute-t-elle, médusée. « On a aussi eu le cas d’une personne qui a reçu des courriers du Trésor public pour des impayés de cantine alors que son enfant n’y a jamais été inscrit », assure Anouk.
Depuis le début de la mobilisation, elle a centralisé des dizaines de griefs provenant de familles inquiètes. Elle évoque même le cas plus grave d’un enfant refusé à la cantine pour des soucis de réservation. « C’est complètement illégal », s’insurge Anouk.
La faute à de cruelles lacunes dans l’organisation de la transition, mais aussi à la plateforme en elle-même, jugée peu intuitive. Il a fallu plusieurs essais à Sonia pour naviguer sereinement sur l’interface. « Je suis designer graphique, donc si moi-même je n’arrive pas à utiliser Agora+, qu’en est-il des familles éloignées de l’outil informatique ? »
Interrogée sur les erreurs de facturation, la mairie reconnaît « que des erreurs peuvent survenir » mais assure prendre « ces signalements très au sérieux ». « Si certains parents ont reçu des factures incorrectes ou si un enfant a été refusé à la cantine, nous sommes prêts à examiner chaque situation de manière approfondie », affirme la mairie qui assure avoir « prolongé la phase de test afin de permettre aux parents de se familiariser à l’outil jusqu’à janvier 2025 ». Durée durant laquelle aucune pénalité ne sera appliquée, assure la maire.
Tout ce qui casse le collectif n’est jamais une bonne nouvelle.
Mais pour Sonia, quarantaine, divorcée, les délais drastiques de réservation et des quotas d’accueil restreints restent intenables. « Je pense que je vais devoir finir par laisser ma fille rentrer seule de l’école », se navre-t-elle, à l’idée d’imaginer son enfant de 9 ans seule dans les rues.
Anouk l’observe avec compassion. Elle redoute que se multiplient les cas de familles qui, intimidées par l’intransigeance du système, en viennent à s’éloigner des activités des centres de loisirs et des restaurants scolaires, leurs enfants avec elles. « Et vu le nombre d’entre eux qui n’ont pas assez à manger, ou qui vivent dans la rue, on ne peut pas se permettre d’en refuser ou d’en éloigner un seul, c’est inconscient d’un point de vue social, tranche-t-elle. Avant, on pouvait discuter avec les animateurs et animatrices, les professeurs et les directeurs et directrices de centre. Désormais, tout est dématérialisé. Et dans une ville aussi complexe, avec autant d’origines, de langues, de situations sociales, tout ce qui casse le collectif n’est jamais une bonne nouvelle. »
Une tentative de médiation a pourtant eu lieu en juillet, lors d’une réunion à laquelle son mari a assisté. L’ambiance, relate Anouk, était tendue. « La maire et toute son équipe sont arrivées avec l’idée en tête qu’on était bêtes et qu’il fallait juste expliquer différemment les choses. Le ton est vite monté quand les parents ont fait comprendre qu’ils avaient très bien compris, mais qu’ils n’adhèrent tout simplement pas au nouveau système. »
Un moratoire permettant de repousser la mise en place définitive de celui-ci leur étant refusé, les parents soumettent formellement leurs revendications : l’abandon du système de pénalités et des délais de réservation, le refus de la dématérialisation totale des réservations et le rejet des quotas d’accueil. « Ils avancent qu’ils ont des difficultés à recruter, mais ça n’a jamais été le cas avant. S’ils ont ces soucis, c’est que les conditions d’emploi sont mauvaises », oppose la syndicaliste.
Désemparées, les familles ont effectué une saisine du Défenseur des droits le 10 octobre, dans l’espoir d’alerter de l’injustice de la situation. Et proposent déjà de se réunir le 14 novembre à l’occasion du prochain conseil municipal. « Ne lâchons pas ! », encourage une maman sur le groupe WhatsApp des parents dédié à la question, sobrement intitulé « Non à la réservation périscolaire ».
L’opposition municipale mobilisée
« On fait peser des considérations politiques et budgétaires sur le quotidien des familles albertivillariennes », s’insurge Nabila Djebbari, élue de l’opposition sous l’étiquette « Aubervilliers en commun ». Elle aussi, comme Malika, a fréquenté les centres gérés par Aubervacances Loisirs quand elle était plus jeune. « L’association existe depuis plus de soixante-dix ans. Elle représentait l’éducation populaire, dans une ville historiquement communiste. Idéologiquement, ça représente tout ce que la mairie n’aime pas. »
Elle-même a souffert des changements imposés ces dernières semaines. « Dans le centre de loisirs de ma fille, le taux de fréquentation de 60-65 enfants est passé à 50 à cause des quotas », explique-t-elle. Lorsqu’elle essaie de réserver une activité pour le 18 décembre, la plateforme l’annonce déjà complète.
La faute en revient, selon elle, à une gestion « catastrophique » des finances de la ville qui empêche l’emploi de nouveaux animateurs et animatrices. Gestion préoccupante au point que la maire a relégué son adjoint aux finances à la charge des anciens combattants, pour en prendre elle-même l’intérim plus tôt cette semaine.
« La mairie n’a pas du tout anticipé l’impact financier de la municipalisation d’Aubervacances Loisirs. Cette association fonctionnait avec des subventions de la ville, mais pas uniquement, justifie Nabila Djebbari. Quand ils ont été internalisés, il a fallu travailler uniquement avec les fonds propres de la ville, et donc faire des choix. »
Depuis, le recrutement est au point mort. Les quotas d’enfants accueillis souffrent d’un manque de personnel d’encadrement depuis que les vingt-cinq centres de loisirs de la zone ne fonctionnent qu’avec des employé·es de la ville, et plus aucun·e vacataire. La mairie oppose des difficultés inhérentes à un secteur en tension. Difficultés jamais rencontrées auparavant par Aubervacances Loisirs, réfute l’élue de l’opposition.
De son côté, la mairie explique avoir municipalisé les missions d’Aubervacances Loisirs (AVL) suite aux recommandations de la Cour Régionale des Comptes et pour répondre aux difficultés de recrutement « en garantissant un modèle économique pérenne et une organisation plus solide ».
Pas de quoi apaiser les tensions. « On économise sur le dos des familles, comme avec cette histoire de pénalités. Ils nous donnent l’exemple d’Argenteuil, où elles peuvent monter jusqu’à 20 euros pour une journée complète, s’indigne Nabila Djebbari, mais on peut aussi aller voir du côté de Saint-Denis, où la cantine est gratuite. »
Et où un système de jokers permettrait d’échapper parfois à la pénalité. « La maire et l’élu à l’enfance sont déconnectés de cette réalité, car ils ne sont pas parents à Aubervilliers. Ils ne connaissent pas le quotidien des parents face à ce système », accuse encore Nabila Djebbari.
Sur le groupe WhatsApp des familles, un père s’indigne. « Le système est bancal, écrit-il. Il semble que les parents d’Aubervilliers n’ont pas voix au chapitre. » Le lien de confiance avec les familles, dont se félicitait la mairie, par l’entremise de l’élu à l’enfance, Guillaume Godin, il y a à peine quelques jours dans la presse, paraît près de se rompre.
Ramdan Bezine
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