Robert Boulin a-t-il été tué ? Depuis 45 ans, et ce matin d’octobre où la France apprend avec stupeur la mort d’un ministre en exercice, la thèse officielle ne cesse d’être écornée. Selon les autorités de l’époque, l’ancien résistant, gaulliste historique, avocat, ancien député-maire de Libourne, plusieurs fois ministre, embourbé dans une affaire d’achat de terrain à Ramatuelle, s’est suicidé par noyade après ingestion de barbiturique. Preuve en est : il a laissé plusieurs lettres expliquant son geste.
La famille n’y croit pas. Elle n’est pas la seule. Benoît Collombat est journaliste à la cellule investigation de Radio France. Il a passé plus de 20 ans à travailler sur cette affaire d’État, compilant sans relâche les témoignages, regroupant des documents, recoupant les faits. Aujourd’hui, sa conviction est faite : « Il ne s’agit pas d’un suicide, mais d’un crime, contrairement à la version officielle d’une mort par noyade dans 50 cm d’eau. » Il poursuit : « Ce que j’ai pu documenter, c’est que, à partir du moment où on a voulu le déstabiliser politiquement avec une affaire bidon de terrain, Robert Boulin menace de donner des informations sur le RPR [NDLR : le parti gaulliste a été fondé trois ans auparavant], sur le financement illégal du RPR, sur ses accointances avec la Françafrique, avec l’argent noir qui transite par le Gabon. Et c’est sa réaction qui va causer sa perte selon moi. » Le journaliste a accepté d’analyser avec France Bleu cinq des nombreux témoignages qui lui permettent d’affirmer cela.
Le premier médecin sur les lieux
L’homme est médecin réanimateur au SMUR (Service mobile d’urgence et de réanimation), auprès des pompiers de Rambouillet. Au matin du 30 octobre, c’est le premier médecin à examiner le corps, encore immergé dans 50 cm d’eau, à 5 ou 6 mètres de la berge, dans l’étang Rompu, à Rambouillet. En 2016, il décrit la scène à Benoît Collombat : « Il était presque à genoux. On aurait dit qu’on le sortait d’une malle. (…) Il était comme assis, c’est-à-dire qu’il était comme dans une position assise, mais penchant vers le bas. Ça, c’était très bizarre. Un noyé aurait été à plat sur l’eau. (…) Il n’avait pas la position d’un noyé, pas du tout », insistait-il encore. « On a tout de suite pensé, les pompiers aussi, qu’on l’avait mis là, qu’il ne s’était pas noyé dans ce petit bout d’eau. Il n’y a pas de courant. »
Pour Benoît Collombat, ce témoignage vient corroborer celui d’un gendarme, qui lui aussi a remarqué des incohérences, lorsqu’il a été dépêché sur les lieux : « une attitude corporelle tout à fait significative, avec des renflements sur le dos, avec des blessures sur le visage… » « Ils ont décrit exactement la même chose avec le visage de Robert Boulin, légèrement sorti de l’eau », ce qui ne correspond pas à une mort par noyade. Le journaliste souligne également que les lividités cadavériques examinées sur le corps ne concordent pas : selon les traces observées, Robert Boulin était sur le dos lorsqu’il est mort, pas sur le ventre, comme on l’a retrouvé.
Le médecin légiste
En 2013, Benoît Collombat rencontre également Daniel Jault, un médecin légiste. En 1983, après l’exhumation du corps de Robert Boulin, il a assisté à Bordeaux à la deuxième autopsie, demandée par la famille, et se rappelle, au micro du journaliste : “Les trois experts, entre nous, on a conclu qu’il ne s’était pas suicidé. Moi, personnellement, je ne me suis jamais dit que c’était un suicide. J’ai une convergence de faits qui me fait penser qu’on était en présence d’un meurtre ou d’un assassinat.”
Pour Benoît Collombat, ce témoignage confirme également que la première autopsie, réalisée juste après la mort de l’homme politique, à la va-vite et sans examen du crâne, n’était pas techniquement valable. « Elle ne permettait pas de conclure à un suicide par noyade », résume-t-il.
Celui qui a vu la voiture le soir du drame
Benoît Collombat a recueilli un autre témoignage décisif en 2013, qui a permis de rouvrir l’enquête en 2015. Celui d’un homme qui lui explique que quelques heures avant la mort de l’homme politique, il a croisé Robert Boulin dans sa voiture. Sauf que Robert Boulin n’était pas seul. Il était côté passager, encadré par deux autres personnes à l’air patibulaire. « Le lundi 29 octobre 1979, alors que je quittais Montfort L’Amaury pour me rendre à Saint-Léger [en-Yvelines], au niveau de la rue qui descend vers l’église, je me suis retrouvé à l’arrêt, face à une autre voiture, Peugeot 305 », écrit ce témoin dans une lettre manuscrite remise à l’avocat de la fille de Robert Boulin. « J’ai reconnu Monsieur Robert Boulin assis à la place du passager à l’avant, deux hommes étant avec lui dans le véhicule, l’un à la place du conducteur, l’autre à l’arrière. Il était environ 17 heures. »
Pourquoi avoir attendu 2013 pour parler ? Benoît Collombat explique : « Il m’avait vu à la télé, en fait, lors d’un débat consacré à l’affaire Boulin. Ça a été un déclic. Ce témoin n’imaginait pas que sa propre parole pouvait être aussi importante à ce moment-là. Il m’a contacté, je l’ai rencontré, j’ai vérifié que c’était un témoin crédible et finalement, il a décidé de me parler avec la garantie de protéger son identité. Quelque temps plus tard, il a déposé sur procès-verbal devant la justice. »
L’homme du club libertin
Ce témoignage a fait l’effet d’une bombe et a permis récemment de relancer l’instruction, qui se dirigeait vers un non-lieu. Il s’agit de celui d’un homme qui fréquentait le club libertin « Le Roi René », dans les Yvelines, à la fin des années 1970. Ce n’est qu’une fois gravement malade, se sachant condamné, qu’il s’est décidé à parler à la justice, en 2023. Il raconte que quelques jours après la mort de Robert Boulin, Pierre Debizet, le patron du Service d’action civique (SAC), une milice gaulliste fondée en 1959 engagée dans des dérives mafieuses, l’a invité à sa table, un soir.
Sur place, les hommes « ont sablé le champagne pour avoir récupéré les dossiers compromettants, ont-ils dit entre eux ». « Ça a déplu à Pierre Debizet qui leur a dit ‘ouais, mais vous l’avez tué [alors que] le patron, c’est-à-dire Pasqua, avait donné l’ordre de lui filer une danse' », poursuit le témoin. À l’époque, Charles Pasqua, qui a été le premier vice-président du SAC entre 1967 et 1969, est sénateur RPR des Hauts-de-Seine.
C’est alors que « le chef du commando a déclaré à Debizet ‘c’est un accident, il a fait un arrêt cardiaque, il est mort dans nos bras et dans la panique, on l’a balancé dans l’étang de Montfort-l’Amaury' ». Le témoin raconte que les hommes « n’ont pas évoqué directement le nom de Boulin » mais qu’il a fait le lien « dans les jours qui ont suivi ».
Le site Médiapart a récemment révélé – information confirmée par l’AFP auprès d’une source proche du dossier – que ce témoin avait également transmis à la justice le numéro de plaque d’immatriculation d’un des deux membres du SAC présents ce soir-là. Ce qui a permis de l’identifier : Henri Geliot, un « truand » décédé en 1986.
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Benoît Collombat pointe que « le deuxième point intéressant venant de ce témoin, c’est qu’il explique que cette fameuse boîte où se côtoyaient des truands, des membres du SAC, des agents des services secrets, était couverte par un haut magistrat, Louis-Bruno Chalret. Ce magistrat, moi, je l’ai identifié dans ma propre enquête comme un acteur clé dans l’affaire Boulin. C’est un homme qui était très proche du SAC et qui est intervenu dans la nuit de la découverte du corps, celle du 29 au 30 octobre 1979, pour arranger les choses, arranger la scène de crime et la transformer en suicide. »
L’ancien collaborateur
Ce dernier témoignage s’est fait en deux temps. En 2003, Bernard Fonfrède, ancien assistant parlementaire du suppléant de Robert Boulin en Gironde, a d’abord accepté de dévoiler à Benoît Collombat quelques bribes de ce dont il a été témoin : la destruction de dossiers sensibles des archives personnelles de l’élu par des membres du SAC. Quelques jours après la diffusion de l’interview, il est agressé devant chez lui. Résultat : deux fractures du crâne, deux jours dans le coma et un mois à l’hôpital. « Pendant longtemps, il y a eu un climat de peur qui a flotté autour de cette affaire », souligne Benoît Collombat, rappelant que des collègues journalistes se sont également fait agresser pour avoir travaillé sur le sujet.
Une dizaine d’années plus tard, Bernard Fonfrède décide de jouer le tout pour le tout. Ces dossiers, il a pu en lire quelques-uns, et il est prêt à en dévoiler le contenu. Voilà ce qu’il raconte à Benoît Collombat dans un Envoyé spécial diffusé en 2017 consacré à l’affaire : « J’ai trouvé des courriers sur le financement des partis politiques, pas que d’un. Du RPR, entre autre, par Elf Gabon. La Françafrique. Il y a des courriers dans lesquels il parlait de ses relations tumultueuses avec des membres de sa famille politique. “Le Grand veut ma peau” par exemple, c’est une phrase que j’ai lue. Qui était le Grand ? Je ne sais pas. J’ai le souvenir certain que j’ai lu : ‘J’ai de quoi les faire taire.' »
Pour Benoît Collombat, l’affaire Boulin est forcément très politique. « On parlait de Robert Boulin pour Matignon. C’était un gaulliste historique affiché comme social, qui était dans le gouvernement de Raymond Barre. Valéry Giscard d’Estaing, président centriste, était, lui, en guerre ouverte avec Jacques Chirac, son ancien Premier ministre, alors président du RPR. » Le journaliste rappelle le contexte de l’époque, deux ans avant l’élection présidentielle de 1981 : « Il y a véritablement une guerre féroce, politique, qui est livrée entre les camps giscardiens et chiraquiens. Robert Boulin n’aurait pas forcément livré ces éléments-là concernant la Françafrique et le Gabon d’Omar Bongo, mais en tout cas, il menaçait de le faire. Et ces éléments-là que moi, j’ai publié dans mon livre Un homme à abattre, en 2007, ont été confirmés par des témoignages, comme celui de Bernard Fonfrède. »
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