, «Un pont sur la Seine» : Pauline Dreyfus retrace l’histoire de la France agricole et industrielle

«Un pont sur la Seine» : Pauline Dreyfus retrace l’histoire de la France agricole et industrielle

Pour paraphraser Heidegger, un pont ne relie pas seulement deux rives existantes mais il les « oppose spécialement l’une à l’autre ». Dans le cas qui nous occupe, il s’agit d’un pont édifié en 1864 et reliant deux villages distribués de chaque côté de la Seine : Champagne et Saint-Amand. Certains arguèrent d’emblée que l’ouvrage allait sceller une belle amitié entre les bourgades, mais la romancière du Déjeuner des barricades (Grasset, 2017) douche illico leur enthousiasme : « L’amitié est un sentiment aussi contingent que les autres. »

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Entre deux rives

À Saint-Amand, rive gauche, chez les Vernet, vers 1900, on est viticulteur « de toute éternité ». On cultive le chasselas qui finit aux halles Baltard mais encore vers les confins de l’Europe, sur la table du tsar de toutes les Russies. Germain Vernet, le patriarche, compte sur ses jumeaux, Georges et Lucien, pour perpétuer la dynastie et, partant, poursuivre une exploitation prospère. Oui mais voilà : une usine d’électricité est construite de l’autre côté du pont, rive droite, au cœur de Champagne-sur-Seine, laquelle tourne à plein pour fabriquer les commutatrices du métropolitain. Georges refuse « une existence passée à redouter les caprices du ciel ou la venue de champignons aux noms latins » quand Lucien, lui, n’est heureux que dehors à soigner la vigne. Georges croit suivre le sens de l’Histoire en se faisant embaucher à l’usine.

En 1914, la ressemblance entre les jumeaux s’est estompée, leurs trajectoires sont définitivement divergentes et l’exode vers la rive droite est inéluctable – un salaire garanti attire les saisonniers. Le pont ne relie plus les hommes mais les place en rivalité. Lucien va mourir au front. Georges, mobilisé lui aussi, est rappelé à l’usine car le conflit s’enlisant, il faut fabriquer des munitions et participer ainsi à l’effort de guerre. Il sera sauvé.

Le pont est, au vrai, le personnage principal de ce formidable roman familial de la France sur un siècle. Son « bon côté » va varier au gré des contresens de l’Histoire.

Un pont sur la Seine, Pauline Dreyfus, Grasset, 208 pages, 19,50 euros.

« Un pont sur la Seine », Pauline Dreyfus, Grasset, 208 pages, 19,50 euros. © Grasset

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