, En Seine-et-Marne, Amal Bentounsi tente d’arracher sa circonscription des mains du RN

En Seine-et-Marne, Amal Bentounsi tente d’arracher sa circonscription des mains du RN

, En Seine-et-Marne, Amal Bentounsi tente d’arracher sa circonscription des mains du RN

Meaux (Seine-et-Marne).– Derrière l’église de brique rouge Saint-Jean-Bosco, plantée au milieu du quartier Pierre-Collinet, une dizaine d’habitants du secteur ont un débat animé. Une seule femme dans le groupe. Pantalon en skaï noir, baskets bariolées, Amal Bentounsi retrace, mardi 2 juillet, son dimanche mouvementé du 30 juin, premier tour des élections législatives. La candidate du Nouveau Front populaire (NFP) de la sixième circonscription de Seine-et-Marne y est arrivée deuxième, avec 30 % des suffrages exprimés.

Un jeune sur une trottinette électrique, capuche sur la tête, s’arrête et s’adresse au groupe : « Je suis en train de créer un groupe Snapchat pour dire à tout le monde d’aller voter dimanche ! » Le 30 juin, Pierre-Collinet, comme les autres quartiers populaires de Meaux, s’est massivement rangé derrière la candidate du NFP.

Amal Bentounsi arrive largement en tête dans la ville, avec un score de 42,7 %, 14 points devant la candidate RN Béatrice Roullaud. Un résultat historique dans cette commune de plus de 55 000 habitant·es, fief de Jean-François Copé, qui regroupe près d’un tiers des électeurs et électrices de la circonscription. 

Mercredi 3 juillet, Amal Bentounsi et des militants du Nouveau Front populaire tractent dans la ville de Saint-Pathus (Seine-et-Marne), le 3 juillet 2024. © Photo Laure Playoust pour Mediapart

Pour la candidate investie par La France insoumise (LFI), le phénomène s’explique en partie par une participation en forte hausse dans les quartiers populaires (17 454 votants à Meaux, contre 10 756 au premier tour en 2022). « Je crois que ces gens-là se reconnaissent à travers ma candidature, à travers les combats que je porte pour la justice sociale », se réjouit-elle.

Elle voit aussi dans son score un camouflet infligé au candidat soutenu par le maire, Jean-François Copé. Régis Sarazin, investi par le parti Les Républicains (LR), a terminé à la troisième place, dans la ville comme dans la circonscription. Meaux est pourtant historiquement ancrée à droite. Jean-François Copé est à la tête de sa mairie depuis 1995, réélu en 2020 au premier tour avec 76,5 % des voix.

Amal Bentounsi, « petite fille de Meaux »

Cependant, rien d’étonnant dans la réussite d’Amal Bentounsi, construite en seulement quelques jours. « C’est une petite fille de Meaux, confirme Ahmed, un habitant qui fait campagne à ses côtés, un brin nostalgique. Je la connais depuis qu’elle a dix ans, c’est normal de s’engager avec elle. » La candidate a grandi dans une barre d’immeuble, aujourd’hui détruite, du quartier Pierre-Collinet et dans une famille de six enfants. Son destin a basculé en avril 2012, lorsque son frère Amine a été tué d’une balle dans le dos par un policier. 

S’ensuit un combat de cinq ans pour la justice, qui débouche en 2017 sur la condamnation en appel de l’agent à 5 ans de prison avec sursis. Cinq ans durant lesquels la Meldoise fonde le collectif Urgence notre police assassine, milite contre les violences policières et accompagne les familles de victimes. Un engagement qui en fait une figure de la ville. 

Mais s’adjuger la ville de Meaux ne suffit pas à remporter la circonscription, pour le reste majoritairement rurale, tombée dans le giron de l’extrême droite en 2022 après quinze ans de LR. La députée sortante du Rassemblement national (RN), Béatrice Roullaud, a même largement amélioré son score du premier tour par rapport à 2022, raflant 40,8 % des voix. 

Il va falloir réinstaller un service public digne de ce nom. Mais pour faire ça, il faut qu’on ait la majorité à l’Assemblée.

Amal Bentounsi

Dès lors, difficile de faire basculer le vote. Pourtant, la petite équipe de campagne d’Amal Bentounsi y croit. Avec les moyens du bord, la candidate écume la circonscription depuis lundi. Et pour elle, pas question de faire la distinction entre quartiers populaires de la ville et zones rurales.

Pendant un trajet en voiture entre deux tractages, l’un à Meaux, l’autre à Saint-Pathus, 6 000 habitants, Amel termine un plat de pâtes sur le pouce. « Les problématiques sont exactement les mêmes, souffle-t-elle. Les services publics sont à l’abandon, et les préoccupations des habitants tournent autour du pouvoir d’achat, du coût de la vie, des logements. C’est ce qu’on nous dit partout sur le terrain. »

Un militant conduit le camion de la campagne dans la ville de Saint-Pathus en énonçant les éléments du programme d’Amal Bentounsi. © Photo Laure Playoust pour Mediapart

S’y ajoutent l’isolement des personnes âgées, le délitement du tissu associatif dans les quartiers, la gentrification qui pousse les habitant·es toujours plus loin des centres-villes. « Les déserts médicaux sont aussi une préoccupation qui ressort beaucoup. En Seine-et-Marne, on a seulement six médecins pour 10 000 habitants », dit la candidate en poussant la voix pour couvrir le bruit du vent qui s’engouffre par les fenêtres ouvertes. « Il va falloir réinstaller un service public digne de ce nom. Mais pour faire ça, il faut qu’on ait la majorité à l’Assemblée », tranche-t-elle.

Le candidat LR se désiste… mais sans faire barrage

Si la candidate RN sortante part favorite, un événement inattendu est venu chambouler la campagne, lundi 1er  juillet. Régis Sarazin, le candidat LR aux 27 %, a annoncé son désistement, laissant place à un duel RN-NFP au second tour. « On n’a plus rien à faire dans cette campagne », assure Jean-François Copé, qui dénonce « le grand n’importe quoi d’un scrutin biaisé par l’absence de campagne électorale ».

L’élu de Meaux y voit une « radicalisation du débat », à gauche comme à droite. « LFI fait campagne sur les ressorts communautaristes et le RN fait comme d’habitude », martèle-t-il. Dès lors, pas la peine de chercher une quelconque velléité de barrage républicain dans le retrait de Régis Sarazin, par ailleurs maire de Nanteuil-lès-Meaux. Des consignes de vote ? « Aucune ! Mais vous rigolez ? Certainement pas, vous me connaissez ! Jamais je ne choisirai entre LFI et RN », assène l’ancien député de la circonscription (2007-2017). 

Il ne s’agit en aucun cas d’accepter que s’opposer au Rassemblement national conduise à une politique de gauche, là où les Français demandent une politique de droite.

Jean-François Copé, maire (LR) de Meaux

La porosité récente entre RN et LR et la ligne toujours plus droitière du second laissent difficilement présager un report de voix favorable à Amal Bentounsi. Et les sorties médiatiques du maire de Meaux viennent enfoncer un clou déjà solidement planté. Mardi 2 juillet, sur BFMTV, Jean-François Copé accuse l’équipe de campagne de violences verbales contre une jeune fille de 14 ans à Meaux. Puis le jeudi sur TF1, il affirme : « Il ne s’agit en aucun cas d’accepter que s’opposer au Rassemblement national conduise à une politique de gauche, là où les Français demandent une politique de droite. »

Tractage dans les boîtes aux lettres d’un immeuble de Saint-Pathus, mercredi 3 juillet, par Amal Bentounsi et des militants du NFP. © Photo Laure Playoust pour Mediapart

Les militant·es disent avoir l’impression de faire campagne contre lui, alors que c’est le RN en face, au second tour. Sofiane*, une vingtaine d’années, qui fait campagne avec Amal Bentousi, abonde. « S’il ne fait pas appel à un barrage républicain, ça revient à soutenir le RN, en totale rupture avec la ligne gaullienne, lâche-t-il, acerbe, tout en distribuant des tracts dans la rue du Général-Leclerc, artère commerçante du centre-ville de Meaux. Pas étonnant : le RN, c’est du néolibéralisme avec un semblant de vernis social et une ligne raciste. Ça fait moins peur à la droite libérale que le NFP. » 

On tape systématiquement sur les travailleurs immigrés, mais c’est eux qui font tous les métiers les plus difficiles.

Béatrice, 76 ans

Mais l’équipe d’Amal Bentounsi ne se laisse pas abattre et agite l’épouvantail RN pour miser sur un sursaut républicain dans l’entre-deux-tours, espérant rallier à sa cause l’électorat LR « ligne gaulliste ». L’idée est aussi de pousser au maximum les abstentionnistes dans les bureaux de vote. 

Béatrice, 76 ans, descend justement la rue pavée en traînant un chariot plein de courses. Elle reprend son souffle, remet ses lunettes et lâche, excédée : « Je ne vote plus parce que je suis perdue dans le monde actuel et je n’ai pas l’impression qu’un parti ou un autre propose de vraies solutions. » Interrogée sur ses préoccupations politiques, elle semble égrainer le programme du NFP, évoque « l’insertion des jeunes », « l’inflation », souligne « qu’on tape systématiquement sur les travailleurs immigrés, mais c’est eux qui font tous les métiers les plus difficiles ».

Collage d’affiches pour Amal Bentounsi dans les rues de Meaux le mercredi 3 juillet 2024. © Photo Laure Playoust pour Mediapart

« Il faut être conscient des problèmes rencontrés par le peuple et redonner du travail aux gens », constate la retraitée, qui a passé quasiment toute sa vie à Meaux et « vu les conditions de vie se dégrader ». Voilà peut-être une électrice que l’équipe peut convaincre d’aller aux urnes dimanche.

Une parole raciste qui se lâche

Parmi les militants, Matis, 16 ans, argumente avec confiance devant les indécis. « J’ai tracté et collé des affiches la semaine dernière, hier j’ai fait une pause pour passer mon bac de français et aujourd’hui je reprends », se félicite le lycéen. Il décrit une campagne bricolée à la dernière minute, et qui fait face à une certaine violence.

Depuis les résultats du premier tour et la victoire provisoire du RN, la parole raciste est débridée. « Quand on fait du porte-à-porte, les gens vont moins oser, mais certains ouvrent la porte et crient : “ Vive Marine !” Sur le parking de Leclerc lundi, une femme nous a clairement lancé : “Il y en a trop”, en parlant des Noirs et des Arabes. » Ahmed renchérit en faisant défiler des commentaires Facebook sur son téléphone. En réponse à la photo d’une femme noire postée par l’équipe, on peut lire : « Bon retour au pays lundi. » Amal Bentounsi a aussi dû faire face à une offensive des médias d’extrême droite l’accusant d’homophobie au lendemain de son investiture.

Mardi, sur le coup de 18 heures, Amal et son équipe accueillent avec joie une trentaine de militant·es parisien·nes du NFP venu·es en renfort grâce à Circos Pivots et aux Convois de la victoire. Un court briefing devant la gare, et les renforts se répartissent en plusieurs équipes pour sillonner le centre-ville. 

Mathilde, militante de 26 ans, en est à sa troisième circonscription. Et à chaque territoire sa vérité. « J’ai été dans la circo d’Alma Dufour, c’était plus des anciens socialistes qui ont basculé RN. J’ai été à Creil, dans des quartiers avec de très forts taux d’abstention où il fallait convaincre d’aller voter. Ici, c’est un territoire plus centre-droit, il faut jouer à fond sur le barrage républicain », détaille-t-elle. Martin, son binôme du jour, fait du porte-à-porte pour la première fois. Comme la plupart de celles et ceux venus en renfort, il n’était pas particulièrement engagé en politique avant. « Mais c’est quand même une période très particulière, qui fait peur. On se dit que c’est maintenant ou jamais », s’inquiète-t-il.

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