Si les Bleus peuvent revendiquer désormais un total de 751 récompenses olympiques, c’est en grande partie grâce au travail méticuleux du Nantais Stéphane Gachet : ses recherches ont permis d’attribuer le mois dernier à la France la médaille du coureur cycliste britannique Lloyd Hildebrand glanée lors des JO de 1900 ! Car cet auteur de plusieurs ouvrages consacrés au sport – dont le dernier, « JO d’été : tous les médaillés français de 1896 à nos jours » est paru fin 2023 – est un passionné de généalogie, en quête du moindre détail biographique permettant de vérifier et confirmer l’identité des athlètes olympiques. Un travail qui touche bientôt à son but, reconnaît-il, les derniers sportifs de l’histoire encore anonymes se faisant rares.
« Aussi étonnant que cela puisse paraître, il y a des médaillés olympiques français qui sont ‘’perdus pour l’éternité’’ ou presque »
En 2011, vous avez publié un premier ouvrage qui recensait les athlètes français médaillés aux Jeux olympiques. Vous restait-il alors beaucoup de noms à vérifier ou identifier ?
Lorsque j’ai sorti mon livre, celui-ci conservait une part d’incertitudes sur l’identité exacte de plusieurs dizaines de médaillés olympiques. Aujourd’hui, à l’exception de cinq d’entre eux, j’ai identifié tous ceux qui apparaissent au palmarès olympique. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il y a des médaillés olympiques français qui sont « perdus pour l’éternité » ou presque, notamment lors des Jeux de 1900. C’est le cas notamment en voile : dans les palmarès officiels, sur certains bateaux sont mentionnés deux, trois ou quatre personnes mais sur d’autres un seul nom. On sait parfaitement que ces bateaux étaient composés à égalité, mais ces médaillés n’ont jamais été identifiés ni enregistrés. On ne saura donc probablement jamais… même s’il ne faut jurer de rien. Donc oui, je revendique mon nouvel ouvrage comme étant quasi exhaustif, avec ce petit bémol.
« Je trouvais parfaitement injuste que la mémoire de ces hommes et ces femmes puisse tomber dans l’oubli le plus complet »
Quelles sont vos principales sources pour retracer l’histoire de ces champions oubliés ?
Elles sont souvent administratives. Pour chacun d’entre eux, j’ai validé leur état civil au travers d’un acte de naissance ou de décès, ce qui m’a permis de valider des orthographes, des dates et lieux de naissance. Même sur des athlètes contemporains, on peut retrouver des inexactitudes. Si je voulais publier un livre qui fasse référence, il fallait que mes informations soient absolument incontestables. J’ai aussi utilisé beaucoup d’archives militaires, électorales, les archives de recensement de la population, de succession… Certaines fois, j’ai dénoué des situations par des archives funéraires. Et puis il y a une deuxième catégorie, au travers des dossiers de la Légion d’honneur, qui permettent de retracer des morceaux de vie.
Une dernière source, extrêmement précieuse pour moi, ce sont les archives de presse, qui sont très riches. À partir d’un article, on peut retrouver un nom, un club, et à partir de ce club retrouver une ville rattachée, puis fouiller dans les archives de la ville pour retrouver les individus.
C’est un travail long, fastidieux. Cela m’a pris vingt ans pour le mener à bien. On ne le fait pas sans passion, sans un intérêt profond pour ce qu’on fait, avec ce sentiment de contribuer très modestement à enrichir l’histoire du sport en France. Ce n’est pas rien d’être médaillé olympique, je trouvais ça parfaitement injuste voire incompréhensible que la mémoire de ces hommes et ces femmes puisse tomber dans l’oubli le plus complet.
« Avec de la ténacité et des méthodes de recherche éprouvées, on finit par y arriver »
Au Pays basque, le Biarrot Dominique Gardères était considéré jusqu’à récemment comme un champion de saut d’obstacles en équitation aux Jeux de 1900. Dans votre ouvrage, vous révélez que le véritable athlète médaillé était un Gersois du nom d’Alfred Gardère. Qu’est-ce qui vous a poussé à remettre en cause ce que l’on tenait pour acquis ?
Quand on fait de la généalogie, il n’y a rien de plus insatisfaisant que d’avoir des biographies inachevées. Sur le site du Comité national olympique, comme sur celui du CIO, organisateur des Jeux, Dominique Gardères était mentionné comme étant né en 1856 sans mention de son décès. En 2011, quand j’ai écrit mon premier bouquin, je n’avais pas d’éléments qui me permettaient de penser le contraire. Mais je me suis dit qu’une personne née en 1856 était nécessairement décédée et qu’il fallait que je trouve où et quand.
En fouillant, je suis tombé sur la mention de sa mort en 1898, avec son acte de décès en Argentine, inhumation à Biarritz, etc. Donc je me suis dit : voilà une petite pépite. Ça ne peut pas être lui. Je suis reparti de la source, c’est-à-dire du rapport officiel des Jeux de Paris 1 900. C’était une aiguille dans une botte de foin : le rapport officiel mentionne la victoire de « Monsieur Gardère de Biarritz » sur le cheval Cannela. J’ai donc le nom d’un cheval, le nom d’un type et le nom d’un territoire. Dans le rapport officiel, il n’y a pas de « s » à Gardère, je me mets donc à éplucher l’état civil de Biarritz à sa recherche sans succès.
J’ai fini par identifier que le cheval Cannela avait été monté à plusieurs reprises sur d’autres compétitions dans le Sud-Ouest. J’ai retrouvé son propriétaire. Dans la presse, j’ai aussi trouvé la mention dans les années 1920 du décès d’Alfred Gardère du Houga (dans le Gers), qui était un propriétaire de chevaux bien connu à Biarritz. Je me suis procuré actes de naissance et de décès d’Alfred Gardère puis je me suis mis en lien avec la mairie du Houga. L’information était importante puisqu’il s’agissait du premier médaillé olympique de notre histoire française en équitation, également premier médaillé d’Occitanie tous départements confondus et unique médaillé du Gers ! L’adjoint au maire du Houga a finalement retrouvé dans les archives de la commune un livre des années 20 qui a confirmé que je disais vrai. C’est une histoire absolument folle qui aboutit à réhabiliter quelqu’un et à apporter une vérité historique 124 ans après les épreuves ! Avec de la ténacité et des méthodes de recherche éprouvées, on finit par y arriver.
Vous avez aussi travaillé sur la place des femmes dans le sport. Y a-t-il un point de bascule dans l’histoire des JO ?
Statistiquement, sur les 1 266 médaillés olympiques français, on trouve 188 femmes, même pas 15 %, ce qui est tout à fait significatif. Plus nous nous rapprochons de l’époque actuelle, plus elles sont nombreuses à concourir – il y aura même la parité entre le nombre d’hommes et de femmes à Paris 2024.
Je prends les paris que les femmes de la délégation française vont rapporter davantage de médailles que les garçons cette année. Elles deviennent, si ce n’est majoritaires, au moins extrêmement présentes dans nos palmarès. Le point de bascule, ce sont les Jeux de 2016 par l’effet de l’arrivée des femmes dans toutes les disciplines. Surtout, les Françaises vont performer en sports collectifs, en basket, en volley, en rugby à 7, peut-être même en foot cet été, et ça, c’est nouveau.
« Ce n’est pas un hasard si la Gironde arrive en quatrième position des départements français les plus médaillés »
Voyez-vous apparaître dans vos recherches un facteur qui influence le fait de devenir médaillé ?
J’observe des similitudes. Historiquement, c’est le milieu social. Pour les sportifs du XXe siècle ou du début du XXIe siècle, le profil est globalement très homogène. À l’exception de quelques sports comme le cyclisme ou la course à pied, ce sont incontestablement des gosses de bonne famille, quand ils ne sont pas issus de la haute société française. Tout ça va se démocratiser peu à peu, mais pas complètement. Le sport élitiste, le sport au plus haut niveau reste une affaire de milieu globalement privilégié.
On n’est pas non plus égal devant la chance potentielle de gagner une médaille selon l’endroit où l’on naît. De nombreux athlètes qui sont nés dans des départements ruraux sont devenus des champions parce qu’ils ont quitté leur milieu géographique d’origine, ils ont rejoint la grande ville d’à côté, qui disposait d’une piscine, d’un stade d’athlétisme, etc. Cela reste l’apanage des centres urbains. Ce n’est pas un hasard si la Gironde, avec Bordeaux, arrive en quatrième position des départements les plus médaillés derrière Paris, le Nord et les Hauts-de-Seine, des départements urbanisés avec des infrastructures.

Photo DR
Y a-t-il des particularités notables dans le Sud-Ouest ?
Ce qui est assez amusant, c’est que votre territoire de diffusion (du journal « Sud Ouest », NDLR) n’a jamais donné naissance à un seul médaillé en boxe (pourtant il y en a eu 24 en France), ni en gymnastique (il y en a 41), ni en natation (54 médaillés).
En Béarn, il y a Marguerite Broquedis, née à Pau. C’est la première championne olympique française connue… mais l’histoire n’est jamais complètement écrite car j’ai découvert qu’elle n’est probablement pas la première de toutes. Il y a deux femmes françaises, selon toute vraisemblance, qui ont gagné la première place en voile aux Jeux de 1900, mais leur nom nous est inconnu aujourd’hui. J’ai trouvé le médaillé qui est propriétaire du bateau, qui figure bien au palmarès, il s’agit de Pierre Gervais. Mais j’ai découvert un article de l’époque qui dit qu’un autre voilier cachait celui de Pierre Gervais, ce qui est dommage parce qu’on aurait aperçu sur ce bateau les deux femmes qui l’accompagnaient, dont l’une tenait la barre. Dans les palmarès, seul Pierre Gervais apparaît comme médaillé alors que le bateau numéro 2 et le numéro 3 figurent, eux, avec quatre personnes à bord. Donc il pourrait s’agit des premières médaillées olympiques de toute l’histoire, tous pays confondus !
DMJ Archives : Préservation de l’histoire locale en Île-de-France
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