, Dominique Pelicot : le monstre de Mazan avait déjà sévi

Dominique Pelicot : le monstre de Mazan avait déjà sévi

Cette histoire aurait pu rester un simple entrefilet dans la presse locale. Le 12 septembre 2020, lorsque les policiers du commissariat de Carpentras (Vaucluse) placent Dominique P. en garde à vue, l’affaire semble déjà quasi bouclée. Ce retraité de 67 ans, au physique imposant, vient d’être intercepté par les vigiles du centre Leclerc de la ville. Il filmait sous les jupes de plusieurs clientes, au moyen d’un appareil vidéo dissimulé dans une sacoche. L’homme, penaud, ne peut que reconnaître les faits. Lorsqu’ils prélèvent son ADN, les enquêteurs sont pourtant loin d’imaginer ce qui les attend.

Cette histoire de voyeurisme, somme toute assez banale, va bientôt les conduire jusqu’à l’épouvantable affaire des « violeurs de Mazan », jugée depuis le 2 septembre au tribunal d’Avignon. Un procès hors norme, où tous les regards se focalisent sur le principal accusé, poursuivi pour avoir drogué sa propre épouse afin de la livrer sexuellement à des dizaines d’inconnus. Le verdict sera prononcé à l’issue de quatre mois d’audience, Dominique P. encourt un maximum de vingt ans d’emprisonnement pour « viols aggravés ». Voilà pour l’acte un. En coulisses, c’est une tout autre partition judiciaire qui se joue.

Un acte deux qui pourrait, cette fois, valoir la réclusion criminelle à perpétuité à Dominique P., qui fêtera ses 72 ans dans le box. Voilà en effet plus de trois ans que son existence se trouve disséquée par la juge d’instruction Nathalie Turquey et les policiers de la brigade criminelle de Paris. Cette magistrate, réputée pour sa ténacité sans faille, est le fer de lance du nouveau service des « crimes sériels ou non élucidés » du tribunal de Nanterre : le 14 octobre 2022, son enquête sur Dominique P. aboutit à la première mise en examen par le pôle des cold cases, pour deux crimes sexuels remontant aux années 1990, en région parisienne.

Tout sourire auprès d’un mari qu’elle considère comme un « super mec », Gisèle n’a aucune idée des sévices qu’il lui infl ige. Ici, en vacances, à la fi n des années 2010.

Tout sourire auprès d’un mari qu’elle considère comme un « super mec », Gisèle n’a aucune idée des sévices qu’il lui infl ige. Ici, en vacances, à la fi n des années 2010. © DR

D’un seul coup, Marion se défait de ses liens et assène un violent coup de tête à son agresseur. Mais ce n’est qu’en serrant ses parties intimes qu’elle réussit à lui faire lâcher prise

À peine prélevé par la police de Carpentras, lors de l’épisode du supermarché, le profil génétique de Dominique P. fait brusquement resurgir une affaire, restée mystérieuse durant deux décennies. L’ADN du retraité correspond à celui isolé sur la scène d’une agression sexuelle ultraviolente. Tout remonte au 11 mai 1999 : un homme d’une quarantaine d’années, aussi courtois que bien de sa personne, se présente dans une agence immobilière de Mitry-Mory, en Seine-et-Marne. Il dit s’appeler « M. Rigot », résider à Châteauroux, et être pressé d’acheter. Le jour même, dans la commune limitrophe de Villeparisis, Marion*, 19 ans, employée de l’agence et débutante dans le métier, se charge de la visite. Mais, une fois sur place, alors qu’elle lui tourne le dos pour prendre une mesure, tout bascule.

L’homme se jette sur elle, tente de l’étrangler avant de la menacer avec ce qu’elle pense être un cutter. Elle sent le froid de la lame sur son cou. Réduite à sa merci, la jeune femme se retrouve ligotée, les mains dans dos, face contre terre, tandis que son agresseur tente de l’anesthésier avec ce qui ressemble à une compresse imprégnée d’éther. Elle a le réflexe de bloquer sa respiration. Le temps qu’il la déshabille partiellement et quitte à son tour ses vêtements, Marion ne bouge plus. Les secondes passent, la scène s’éternise. L’homme s’approche pour la caresser, lentement, puis commence à lui enlever sa culotte. C’est là qu’elle se défait de ses liens et lui assène un violent coup de tête. Mais ce n’est qu’en serrant ses parties intimes, de toutes ses forces, qu’elle réussit à lui faire lâcher prise !

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Pendant que l’homme se tord de douleur, la jeune femme parvient à se réfugier dans un cagibi et s’enferme à clef. Elle n’en ressortira, terrorisée, que quatre heures plus tard. Entre-temps, le colosse à l’éther – ce « M. Rigot », qui n’a bien sûr laissé aucune pièce d’identité – s’est volatilisé. Grâce au courage de Marion, la police locale retrouve des indices providentiels : trois gouttelettes de sang sur la moquette et une autre, plus nette, sur la chaussure gauche de la jeune femme. Une goutte d’où sera extrait un profil ADN masculin qui va rester inconnu des fichiers pendant plus de vingt ans… Jusqu’à la révélation de la sordide histoire des viols de Mazan.

La chaussure de Marion tachée de sang, après la tentative de viol de mai 1999. L’ADN de Dominique P. sera identifié en 2010… sans suite judiciaire.

La chaussure de Marion tachée de sang, après la tentative de viol de mai 1999. L’ADN de Dominique P. sera identifié en 2010… sans suite judiciaire. © DR

Le jour où la juge Nathalie Turquey fait exhumer ce vieux dossier des archives, c’est la stupéfaction. Pour l’avoir bien vu à l’agence, puis dans l’appartement, Marion avait décrit un « homme européen, entre 40 et 50 ans environ, de forte corpulence, de grande taille, les cheveux ondulés et courts coiffés en arrière, de couleur châtain gris ». Un profil très passe-partout pour cet individu au « visage ovale avec des bajoues », d’allure irréprochable dans son imperméable. « Il était en tout cas propre sur lui, résumait Marion dans sa plainte, il présentait bien. » Surtout, la magistrate retrouve ce portrait-robot de 1999, établi par la victime, qui ressemble presque trait pour trait à Dominique P.

Alors âgé de 47 ans, le père de famille, domicilié dans un pavillon de Gournay-sur-Marne, en Seine-Saint-Denis, travaillait comme technico-commercial pour une entreprise d’électricité. Lui qui sillonnait quotidiennement ce secteur de la banlieue est parisienne, seul en voiture, avait réussi à ne jamais attirer l’attention. Illustrée par ce portrait-robot, la circulaire de recherches n° 22 / 99, diffusée en Île-de-France par la police judiciaire, devait demeurer lettre morte.

Malgré ces indices inespérés, la magistrate et les limiers de la criminelle ne sont pas encore au bout de leurs surprises. Devant la suspicion d’implication dans cette tentative de viol, sur fond – déjà – de soumission chimique, ils creusent dans le passé de Dominique P. Ce qu’ils vont découvrir a de quoi faire froid dans le dos. Courant 2010, soit dix ans après l’agression de Marion à Villeparisis et dix ans avant le scandale des viols de Mazan, Dominique P. aurait dû être mis hors d’état de nuire. Il avait été placé en garde à vue au commissariat de Noisiel, dans ce même département de Seine-et-Marne, pour avoir capté des images impudiques – là encore en grande surface – grâce à un stylo-caméra. En raison de l’absence d’antécédents judiciaires, le quinquagénaire s’en était tiré avec une médiation pénale : le paiement d’une amende de 100 euros afin d’éviter un procès. Mais son ADN avait été prélevé.

Dominique P. à 39 ans, lors des fêtes de Noël, en 1991.

Dominique P. à 39 ans, lors des fêtes de Noël, en 1991. © DR

L’ADN de Dominique P. « matche » avec celui isolé sur la chaussure de Marion. Hélas, la lettre du laboratoire s’égare…

Un ADN qui, une fois versé au fichier national des empreintes génétiques, avait « matché » avec celui isolé, presque onze ans auparavant, grâce à la trace de sang sur la chaussure de Marion. La lettre du laboratoire signalant cette avancée cruciale allait malheureusement s’égarer parmi le courrier adressé au tribunal de Meaux, où cette affaire de tentative de viol avait été brièvement instruite. Un dysfonctionnement aux conséquences catastrophiques. Tout d’abord, Dominique P. n’est pas inquiété, en cette année 2010, alors que c’est précisément à cette période qu’il est accusé d’avoir commencé à droguer sa femme pour que des inconnus abusent d’elle. Le calvaire qu’il lui a infligé et qui allait s’intensifier à la suite du déménagement du couple, en 2013, dans le sud de la France aurait-il pu être évité ? La question-choc est désormais dans tous les esprits.

Et le sort semble s’acharner. Le dossier Marion, conclu par un non-lieu en septembre 2000 et n’ayant pas été relancé en 2010, tombe sous le coup de la prescription. Comme aucun acte n’est venu interrompre le délai légal, l’obstacle paraît insurmontable. Pour autant, la brutale agression sexuelle de Villeparisis possiblement imputée à « M. Rigot », alias Dominique P., restera-t-elle à jamais impunie ? Nathalie Turquey cherche la parade. Confrontée à tant d’errements judiciaires, elle va remuer ciel et terre pour coincer coûte que coûte celui que les journaux ont surnommé le « Monstre de Mazan ». Persuadée que cette empreinte ADN qui le désigne pourrait être le bon fil à tirer, elle reprend les investigations de zéro.

À l’automne 2022, un quart de siècle après ce traumatisme indélébile, la victime, devenue une mère de famille de 43 ans, se voit convoquée dans le bureau de la juge à Nanterre. À l’instant où Marion découvre le vrai visage et l’identité de son « client » du printemps 1999, elle réalise qu’elle a sans doute, par miracle, échappé au pire. Elle va découvrir, horrifiée, qu’au-delà des violences sexuelles imposées à son épouse, Dominique P. pourrait aussi être impliqué dans une autre affaire criminelle. Un vrai cold case encore plus ancien et bien plus tragique que sa propre agression. Le viol et le meurtre d’une jeune femme, agente immobilière, du nom de Sophie Narme. C’était le 4 décembre 1991, à Paris.

Son bureau, dans la maison de Mazan, depuis lequel il invitait des hommes à venir violer sa femme. Il stockait les vidéos de ces actes criminels sur des disques durs.

Son bureau, dans la maison de Mazan, depuis lequel il invitait des hommes à venir violer sa femme. Il stockait les vidéos de ces actes criminels sur des disques durs. © DR

Un faux nom, une visite qui tourne au guet-apens sexuel et l’utilisation d’éther. Le cold case Sophie Narme, agente immobilière assassinée en 1991, rappelle l’agression de Marion

Ce soir-là, le corps de la victime, âgée de 23 ans, est retrouvé dans un appartement vide du 22, rue Manin. Sophie a été sauvagement violée, frappée à l’arme blanche, puis étranglée avec sa propre ceinture. La veille, un certain « M. Duboste » l’avait contactée par téléphone, dans son agence de l’ouest parisien, pour visiter ce logement proche des buttes Chaumont. Un faux nom, un rendez-vous pris en urgence, une jeune femme employée dans l’immobilier, une visite qui tourne au guet-apens, mais aussi l’utilisation d’éther, dont des traces seront relevées, à l’autopsie, dans les poumons de Sophie Narme… Un crime sexuel aux ressemblances frappantes avec l’agression de Marion, huit ans plus tard. Autre élément relevé par le légiste en 1991 : la présence de spermatozoïdes, encore vivants, sur la scène de crime.

Malheureusement – et c’est le deuxième raté monumental dans cette histoire -, ce scellé sera détruit par erreur par le laboratoire peu de temps après. Pour la juge spécialiste des cold cases, toute comparaison ADN se révèle impossible. C’est une nouvelle douche froide. Ce crime atroce, resté jusqu’à maintenant mystérieux, a certes donné lieu à un volume impressionnant d’investigations. Il a même été longtemps attribué à l’insaisissable tueur en série François Vérove, dit « le Grêlé », dont la première victime avait été découverte violée et étranglée, en 1986, à quelques centaines de mètres de la rue Manin. Plusieurs fois réouverte à la demande de la famille de la victime, l’enquête sur ce meurtre a la particularité, elle, d’avoir échappé à la prescription. Et comme la loi permet désormais, en cas de similitudes, de rattacher des crimes prescrits à d’autres qui ne le sont pas, Nathalie Turquey fera joindre les deux procédures, de manière à sauver l’affaire Marion de la prescription.

Sophie Narme, 23 ans, violée et tuée à Paris le 4 décembre de la même année, lors d’une visite d’appartement.

Sophie Narme, 23 ans, violée et tuée à Paris le 4 décembre de la même année, lors d’une visite d’appartement. © DR

Tribunal de Nanterre, le 5 décembre 2022. Dominique P. se trouve en détention provisoire, dans le volet Mazan, depuis deux ans. Confronté à la présence de son ADN sur la chaussure de Marion par la brigade criminelle, il a livré ses aveux, deux mois plus tôt, dans cette affaire de 1999 : « En passant devant l’agence et en voyant la jeune femme, avait-il déclaré, j’ai eu une pulsion. » Mais, ce jour-là, c’est devant la juge Turquey, les yeux dans les yeux, qu’il doit s’expliquer sur son mode opératoire. Interrogé sur l’utilisation d’éther pour neutraliser sa victime, il concède : « J’avais l’intention de l’immobiliser, peut-être pour la regarder. Mais, non, je n’envisageais pas d’avoir de relations sexuelles avec elle, même si je reconnais l’avoir agressée et déshabillée. »

S’agissant de la lame de cutter, que Marion aurait sentie sur sa gorge, Dominique P. assure qu’il n’a utilisé que son trousseau de clés. Bref, il avoue le minimum. La magistrate n’en reste pas là. Lors du même interrogatoire, elle aborde le viol et le meurtre de Sophie Narme, à Paris, commis trente ans auparavant. Tandis qu’elle pointe la similitude flagrante du modus operandi des deux agressions, Dominique P. reste de marbre : « Je n’ai rien à dire, je n’ai rien fait, je n’ai aucun rapport avec cette malheureuse affaire. » Sans ADN à lui mettre sous les yeux, impossible d’obtenir la moindre avancée sur ce crime, qui pourrait lui valoir la perpétuité. « Il conteste absolument toute participation au meurtre de Sophie Narme en 1991, ce n’est pas un tueur, ce n’est pas un assassin », martèle depuis son avocate, Me Béatrice Zavarro.

Alors que le suspect refuse d’en dire davantage, question de la juge : « Est-ce que vous avez une attirance sexuelle pour les femmes endormies ? » Réponse : « Ce n’est pas le fait qu’elles soient endormies, c’est le fait que je ne veuille pas faire de mal. Parce que j’ai toujours pensé qu’il valait mieux que la personne ne soit pas consciente, pour qu’elle n’ait pas mal. » Quant à savoir la « différence entre l’effet de l’éther et celui d’un produit somnifère », Dominique P. rétorque du tac au tac, presque comme une évidence : « L’éther c’est nul, parce que la personne ne s’endort pas ! » Pour toujours mieux soumettre ses victimes, aurait-il échangé la compresse d’éther contre des doses massives de somnifères ? Du cauchemar vécu par Marion à l’engrenage infernal des viols imposés à sa femme, la soumission chimique serait-elle la signature du « Monstre » ?

Les anxyolytiques qui servaient à endormir Gisèle, saisis par les enquêteurs le 3 novembre 2020.

Les anxyolytiques qui servaient à endormir Gisèle, saisis par les enquêteurs le 3 novembre 2020. © DR

À ce jour, plusieurs crimes non élucidés font toujours l’objet de vérifications méthodiques autour de sa personne

Pour la juge d’instruction et les hommes de la PJ, la piste est sérieuse. D’autant que l’expert-psychiatre, qui s’est penché sur le détenu Dominique P. dans le cadre des viols de Mazan, vient compléter le tableau. S’il exclut toute forme de pathologie mentale chez ce sujet désespérément normal, il relève un besoin viscéral « de maîtrise et d’emprise sur autrui », dicté par « l’égocentrisme, le narcissisme, le manque d’empathie et le dérèglement de la relation à l’autre ». Le tout sur fond d’un cocktail de fantasmes mêlant « candaulisme, voyeurisme et somnophilie » (désir sexuel envers les personnes endormies) qui l’aurait poussé à commettre l’irréparable. Avec, comme ultime victime de sa quête effrénée de perversion : la femme qui a partagé sa vie pendant près de cinquante ans.

À l’heure où les atrocités de Mazan attendent une réponse judiciaire, l’ensemble du dossier Dominique P. prend d’ores et déjà une dimension vertigineuse. L’homme aurait-il encore d’autres secrets à dissimuler ? Que pourraient bien révéler les investigations tentaculaires, toujours en cours, au tribunal de Nanterre ? À ce jour, plusieurs crimes non élucidés, notamment en région parisienne, font toujours l’objet de vérifications méthodiques autour de sa personne. Si tant de questions restent en suspens, les deux procédures ouvertes contre Dominique P. ont donné lieu à d’intenses échanges d’informations entre Nathalie Turquey et la juge d’instruction d’Avignon, chargée des viols. Preuve que la justice dispose des éléments pour prendre toute la mesure du portrait que l’on devine derrière ce masque redoutable de « M. Tout-le-Monde ». Celui d’un dangereux pervers qui pourrait avoir laissé libre cours à ses pires pulsions, en toute impunité, pendant des dizaines d’années. Encore faudrait-il savoir jusqu’à quelles extrémités.

* Le prénom a été modifié.

Source

Cet article, fruit d’une compilation minutieuse de diverses sources, plonge au cœur de l’histoire locale de Noisiel. Niché dans le département de Seine-et-Marne, ce territoire englobe non seulement la ville éponyme, mais s’étend également à ses environs pittoresques. Nous vous convions à un voyage informatif, captivant les événements passés, les anecdotes méconnues et les joyaux historiques de cette région. Chaque détail est méticuleusement extrait des archives locales et des témoignages authentiques, offrant ainsi une immersion inégalée dans le riche patrimoine de Noisiel. N’hésitez pas à nous signaler toute éventuelle erreur dans notre récit. Votre contribution est précieuse pour maintenir la précision de nos informations. Nous sommes déterminés à vous offrir un récit fidèle et complet de l’histoire locale, et votre participation active renforce notre engagement envers l’excellence journalistique.