
Ermont (Val-d’Oise).– Vingt-quatre heures plus tard, Karine Lacouture en parle encore avec la gorge nouée. « Mardi matin, quelqu’un de la droite locale m’a téléphoné pour m’avertir de ce qui se tramait. On a fait le lancement de campagne comme si de rien n’était. Mais c’était dur », souffle la candidate du Nouveau Front populaire (NFP) de la 4e circonscription du Val-d’Oise, pour qui les espoirs de victoire se sont aussitôt éloignés.
Dans la soirée du mardi 2 juillet, juste après la clôture du dépôt des listes en préfecture, la nouvelle tant redoutée par la gauche locale est tombée. « Après avoir réfléchi et consulté, j’ai pris la décision de me désister face au danger grave que représente la possible élection d’une candidate LFI […]. Nous voterons Naïma Moutchou », a écrit sur le réseau social X Sébastien Meurant, candidat de l’alliance entre le Rassemblement national (RN) et Éric Ciotti, arrivé en troisième position au premier tour.
Depuis, les militants du NFP de la circonscription sont plongés dans une situation paradoxale : désespérer de la disparition d’un candidat d’extrême droite parce qu’elle pourrait faire perdre la gauche. Sous le barnum installé aux pieds de la grande tour HLM d’Ermont, où ils distribuent des tracts pour Karine Lacouture, tous racontent la même histoire : la joie des résultats du premier tour où leur candidate s’est hissée devant la sortante Horizons, Naïma Moutchou. Le coup de bambou ensuite, à l’annonce du retrait de Sébastien Meurant et de son appel à voter pour cette proche d’Édouard Philippe. Le sentiment que la victoire venait de leur filer entre les doigts.
Alors, dans la petite équipe, on se refait le film. Qu’a-t-il bien pu se passer pour qu’un ancien zemmouriste offre un tel boulevard à une députée issue de la majorité présidentielle ? « Il y a forcément eu un accord avec Naïma Moutchou. Meurant n’est pas le genre à s’effacer, surtout pour une femme, qui plus est d’origine marocaine », glisse un militant venu faire du porte-à-porte avec Karine Lacouture. « Je pensais que la droite était encore un peu gaulliste », souffle la candidate qui dénonce une « alliance écœurante ». Dans la nuit de mardi à mercredi, elle a fait réimprimer en catastrophe une nouvelle série de tracts où est inscrit en jaune fluo sur fond noir : « Le candidat du RN se désiste en faveur de Naïma Moutchou ! »
Député La France insoumise (LFI) de la circonscription voisine, Paul Vannier est quant à lui allé plus loin encore, fustigeant une « combinaison politique tout à fait stupéfiante » et un « deal » entre le parti d’Édouard Philippe et l’ancien zemmouriste. De quoi faire sortir de ses gonds Naïma Moutchou, qui a menacé le mélenchoniste de l’assigner « en diffamation et incitation à la haine ».
Ces derniers jours, la campagne dans la 4e circonscription du Val-d’Oise s’est donc enlisée dans les anathèmes, la rancœur et les invectives réciproques. Du côté de la gauche locale, on note que Naïma Moutchou, qui a « [pris] acte » dans un communiqué de la décision de Sébastien Meurant, ne s’est pas prononcée sur les différences de fond avec le candidat d’extrême droite, rappelant même dans son texte qu’elle portait « un message d’espoir contre la politique du désordre et de la division ».
Du côté de la députée sortante, on reproche aux Insoumis de propager des « fake news ». « Naïma se prenait des insultes racistes y a 15 jours et aujourd’hui, on se fait accuser d’être des fachos ! », s’insurge ainsi un collaborateur de l’intéressée, jurant qu’il n’y a « jamais eu de pacte ». Le même reconnaît tout de même que le désistement de Sébastien Meurant relance la campagne de l’élue Horizons, « même si tous les RN purs et durs ne voteront pas pour [elle] ». En tout cas, dit-il, « il est temps pour tout le monde que cette élection se termine ».
Un ancien zemmouriste en guerre contre la majorité sortante
Tout avait pourtant bien commencé pour la candidate de la gauche, engagée depuis une dizaine d’années à LFI. Après avoir échoué, à 500 voix près, aux législatives de 2022, l’enseignante de français dans un collège de Saint-Leu est cette année repartie en campagne avec la conviction que cette fois serait la bonne. Les résultats du premier tour ont confirmé l’intuition de Karine Lacouture, puisqu’elle y a devancé Naïma Moutchou de sept points, soit 3 400 voix de plus.
Un exploit dans cette circonscription qui n’a connu, depuis trente ans, qu’une brève parenthèse socialiste sous l’ère Hollande. Dans ce territoire périurbain qui mélange quartiers populaires paupérisés et zones pavillonnaires, trois des quatre villes principales sont à droite. Grâce à la forte implantation locale du candidat investi par Éric Ciotti et le RN – Sébastien Meurant est aussi l’ancien maire de Saint-Leu –, l’extrême droite est passée de 13 à 26 % entre 2022 et 2024. L’ex-sénateur Reconquête a ainsi imposé une triangulaire à ses deux adversaires. D’où l’incompréhension générale quant à son désistement, qui fait figure d’exception en France. Sur 577 circonscriptions, seuls trois candidats RN arrivés dans une triangulaire se sont désistés.
Je suis très étonné du retrait de Meurant, d’autant plus en faveur d’une candidate qu’il a publiquement jugée coresponsable de l’échec de la Macronie.
Quatre jours avant le premier tour, le suppléant de Sébastien Meurant, Jean-Pierre Enjelbert, moquait d’ailleurs ouvertement les « barrages » en tout genre : « Nous n’allons pas élire un rempart ni un rempart contre le rempart comme échangent Macronistes et Front populaire… Nous allons voter pour un projet sérieux et responsable ! @meurant2024 », avait-il tweeté. « Je suis très étonné du retrait de Meurant, d’autant plus en faveur d’une candidate qu’il a publiquement jugée coresponsable de l’échec de la Macronie », indique avec le recul Jean-Paul Legloup, militant communiste et habitant de Saint-Leu.
C’est peu dire, en effet, que Sébastien Meurant, dont le compte X regorge de messages anti-Macron, abhorre la majorité sortante. Pendant sept ans, l’ancien zemmouriste n’a cessé de fustiger « le terrible bilan de la Macronie et de ses serviteurs », parfois qualifiés de « nuisibles », et qu’il a accusés pêle-mêle de s’être soumis à « la religion du vaccin » pendant le covid, d’avoir nommé Pap Ndiaye à l’Éducation nationale, un ministre « wokiste et racialiste », ou de n’avoir « rien fait » contre la délinquance ou l’immigration.
Certes, Naïma Moutchou, très proche d’Édouard Philippe, à qui Sébastien Meurant ne pardonne pas d’avoir signé les accords de Marrakech en 2018, n’est pas tout à fait une macroniste comme les autres. Ces derniers temps, elle a revendiqué ses pas de côté à droite de l’ex-majorité. L’an dernier, cette ancienne avocate à la Licra rompait ainsi le précaire cordon sanitaire en vigueur au Palais-Bourbon en déposant une proposition de loi sur les nuisances aériennes signée par deux députés RN. « Je n’ai pas à faire le tri des députés fréquentables. Mon rôle, c’est d’aller convaincre les Français sur la base d’un projet, […] pas de me construire contre le RN », avait-elle justifié face au tollé de la gauche et d’une partie du camp présidentiel.
Ses positions très dures sur l’immigration – ne trouvant rien à reprocher à la loi Darmanin, si ce n’est son article 3 sur les régularisations des travailleurs sans papiers, selon elle un « encouragement à l’immigration clandestine » – ou sa tentative de remettre en vigueur les peines plancher – une mesure inspirée par l’expérience sarkozyste – ont fait d’elle une députée un peu à part, que certains surnomment la « jambe droite » d’Édouard Philippe. En tout cas, une pièce maîtresse de son dispositif de conquête du pouvoir pour 2027.
« Elle m’a dit que je risquais de faire gagner LFI »
De là à imaginer que l’ancien premier ministre aurait voulu à tout prix sauver sa protégée, devenue en 2022 l’une des plus appréciées vice-présidentes de l’Assemblée nationale ? Contacté par Mediapart, Sébastien Meurant dément avoir été mêlé, de près ou de loin, à quelque « deal » que ce soit et soutient avoir pris « seul » la décision de se désister. « Je n’ai rien à cacher, assure-t-il. Je savais que mathématiquement c’était perdu de mon côté, et qu’il n’y a rien de pire que de faire élire cette extrême gauche ignoble, wokiste et islamogauchiste. Au moins, les militants de Naïma Moutchou ne me traitent pas de nazi ! »
Tout juste affirme-t-il avoir reçu un appel de la députée sortante, « dimanche soir, tard », qui s’enquérait de son attitude entre les deux tours. « Elle m’a dit que si je me maintenais, je risquais de faire gagner LFI », narre-t-il. Pour le reste, il n’aurait participé à aucune réunion avec l’intéressée et n’aurait pas échangé avec Édouard Philippe – une « rumeur ridicule ! » – depuis le premier tour. À peine a-t-il croisé à la gare le suppléant de la candidate Horizons, qu’il connaît bien pour l’avoir assidûment fréquenté quand il présidait la fédération Les Républicains (LR) du Val-d’Oise.
De son côté, Naïma Moutchou affirme n’avoir « jamais appelé M. Meurant, ni avoir eu quelque accord que ce soit avec lui ». « Nous n’avons jamais rencontré le candidat RN contrairement à ce que propagent Mme Lacouture et ses amis mélenchonistes », nous a-t-elle indiqué dans un long SMS (lire notre boîte noire), faute de temps pour nous répondre à l’oral. « J’ai combattu toute ma vie les discriminations, je l’ai vécu dans ma chair, c’est mon honneur qu’ils [les Insoumis – ndlr] piétinent », ajoute celle qui a rappelé dans un tweet qu’elle s’était « toujours battue, en tant que citoyenne et en tant que députée, contre le projet de société du Rassemblement national ».
De nouveau interrogé par Mediapart, Sébastien Meurant maintient pourtant ses dires sur l’appel de dimanche, également confirmé par Le Monde. L’ancien candidat d’extrême droite est manifestement agacé d’être aujourd’hui contredit par celle « qui va bénéficier de [son] retrait » : « Comme si passer un coup de fil était criminel : tout cela est ridicule ! », s’exclame-t-il. En attendant, Sébastien Meurant n’est pas allé jusqu’à faire une campagne active pour Naïma Moutchou, laissant à ses militants la liberté de l’épauler ou non dans les derniers jours de campagne. Lui se contentera de déposer un bulletin pour elle, dimanche prochain.
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